Capital D
Insomnia

All Natural. Tant de bons souvenirs associés à ce seul nom: les frissons provoqués par la première écoute de '50 Years'; la découverte du sublime "No Additives, No Preservatives" au détour d'un bac d'imports quelques semaines plus tard; l'attente patiente d'une suite à la hauteur; la satisfaction du travail bien fait à la sortie de "Second Nature"; la beauté diaphane d'un 'Godspeed'; le ton confessionnel enivrant d'un capital D nous livrant ses états d'âme; les cuts chirurgicaux de Tone B... Autant d'images et de sons qui resurgissent à la simple évocation de ce seul nom. Si le groupe s'est fait plus discret ces dernières années et que le très réussi concept album de capital D "Writer's Block [The Movie]" n'a pas rencontré le succès mérité, l'emprunte laissée par All Natural dans les esprits de toute une génération de b-boys est tenace… Indélébile même. Alors quand capital D, plûme affutée et esprit vif, se lance dans une nouvelle aventure solo politisée en pleine campagne présidentielle américaine, on tend évidemment l'oreille.

Surtout que capital D lance toutes ses forces dans la bataille, avec l'espoir avoué d'éveiller les consciences aux événements qui agitent le monde depuis la date charnière du 11 Septembre 2001. "The truth is evident, we be pushing & shoving it / Revolution is liniment against illegitimate leaders & legions of the decadent ignorant". Marchant depuis toujours dans les traces des Chuck D et autres KRS-One, capital D franchit enfin le pas et assume son statut de porte-voix potentiel de tout un pan de la communauté hip-hop. Ceci dit, il prend aussi soin de ne pas jouer les prédicateurs et de donner son point de vue sans sectarisme, étayant ses argumentaires de faits indiscutables. Laissant à d'autres les slogans populistes anti-Bush, il se lance dans une mise en perspective des événements s'articulant autour de la chute des Twin Towers et de la guerre en Irak. L'implacable et sombre 'Blowback' en est le meilleur exemple : "9-11 was a tragedy but 9-10 still ain't ancient history". Crachant sa haine à la face de cette Amérique fondée sur le racisme, l'impérialisme et la loi du plus fort, il invoque l'esprit des Panthères Noires qui l'ont précédées, tout en fustigeant plus largement un "monde libre" où les puissants envoient les pauvres à la mort pour défendre leurs propres intérêts sous couvert de guerre contre l'axe du mal ('Start The Revolution'). "She may be beautiful but ful of broken promises". Oui, capital D porte son pays dans son cœur mais n'oublie pas de lui rappeler ses travers, ses égarements et son histoire. Ainsi, '1984' le voit remonter aux sources du mal, à l'époque où financiers de l'islamisme et diplomates américains marchaient main dans la main en Afghanistan pour contrer le communisme… "All sides profiteering from a war without end / portraying family oil business as a war against sin". Egratignant au passage les wack emcees et toute une génération de jeunes Noirs américains qui se réfugient dans la violence, l'arrogance et le matérialisme, capital D ne perd pourtant jamais de vue son objectif. Empreints d'une sensibilité musulmane, ses textes et son message y gagnent encore en profondeur. Une fois de plus, on appréciera tout particulièrement les titres où capital D adopte le ton de la confession pour nous livrer le fond de sa pensée, quand sa voix se fait plus douce, calme et qu'il flirte avec l'introspection. Comme le temps de ce sublime 'Transformations' où, sur fond de guitare mélancolique et de piano jazzy, il revient sur sa conversion à l'Islam et sur son long parcours spirituel. Porté par sa mission, capital D débite cependant le plus souvent ses textes en un flot de rimes continu et appuyé, quasi-hypnotique, qui ne s'embarasse pas de refrains, de remplissage et de détails superflus… Pas le temps de jouer.

Cette volonté d'épurement, d'aller droit au but se retrouve dans la mise en musique de "Insomnia". Pour ce second projet solo, capital D n'a pas convié les Molemen à sa table, préférant prendre les choses en main lui-même. En dehors de quelques interventions d'instrumentistes et d'une poignée de prestations microphoniques de proches du Family Tree, "Insomnia" est d'ailleurs un projet porté de bout en bout par le frontman d'All Natural. Toujours très présent dans la production des projets de son groupe, David avance ici sur les rails de son travail antérieur (et plus particulièrement de ses livraisons pour le "Deep Rooted" d'Iomos Marad). Mais pas seulement. Il donne ainsi clairement une coloration plus offensive, minimaliste et brute de décoffrage à l'ensemble de ses compositions. La guitare imposante et le lit de samples denses de 'Miss America' dégagent le terrain à coup de machettes et paraissent assez inattendus (quasi bomb-squadiens) de la part d'un cap D d'habitude plus porté sur la mélodie. A côté du piano posé d'un 'The Awakening' qui n'aurait pas dépareillé sur "Second Nature", on trouve donc les samples oppressants et la guitare sombre d'un 'Blowback' aux accents orientaux ou le son chaotique du heurté 'Culture of Terrorism'. On trouve aussi 2 plages instrumentales à la poésie touchante: le lancinant 'Mississippi' et sa guitare mélancolique au parfum de blues mais aussi 'Iman' et sa flûte traversière envoûtante… Quand la musique en dit plus que tout les mots du monde. Les bons moments ne manquent pas. Néanmoins, soyez prévenus : orpheline des manipulations vinyliques de Tone B Nimble, plus rentre-dedans, globalement moins raffinée, la sauce mijotée par le chicagoan met tout de même un peu de temps à prendre et à faire pleinement son effet. Question d'époque ? Peut-être. Toujours est-il que, toussotant un peu au démarrage (avec le lourdingue 'Live On Arrival' ou le crispant 'Enough Already'), l'album ne trouve vraiment son rythme que dans sa seconde moitié. Comme si emporté par sa fougue, cap D s'emmêlait un peu les pinceaux et peinait à canaliser positivement la rage qui l'habite. Mais à partir de l'irrésistible 'Vent' drapé d'un voile de mystère (qui brillait déjà l'an passé sur "The Chicago Project"), l'album ne connaît plus aucun raté et distille savamment cette "grownfolk's music that these young kids rock"

Un ton en-dessous des précédents projets de capital D, "Insomnia" n'en reste donc pas moins un album engagé nerveux, intelligent et fouillé comme on n'en entend que trop rarement dans ce nouveau millénaire. Malgré ses défauts et une mise en route difficile, ce second LP solo très personnel nous laisse donc plutôt sur une bonne impression. Ne se contentant pas de rester sur ses acquis, posant les questions qui font mal, capital D prouve une nouvelle fois qu'il fait partie de cette poignée d'artistes dont le hip-hop a besoin. Espérons que l'Amérique entende sa voix… ou du moins son message. Rapidement si possible. Pour notre part, on n'en attendra le troisième opus d'All Natural "Vintage" annoncé pour les prochains mois qu'avec plus d'impatience…

Cobalt
Octobre 2004
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Label: All Natural Inc.
Production: Capital D
Année: Août 2004

01. The Awakening
02. Start The Revolution
03. Live On Arrival
04. Culture of Terrorism
05. Miss America
06. Enough Already
07. Vent
08. Toy Soldiers
09. Blowback
10. Mississippi (feat. Cosmos B on guitar)
11. U Still Ain't Ready
12. Renegades (feat. Ali and Tree)
13. 1984
14. Transformations (feat. Mr. Greenweedz)
15. Iman (feat. Nicole Mitchell on flute)

Best Cuts: 'Vent', 'Transformations', 'Iman'

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